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Rencontres

1948 Bernard Buffet

"Il avait vingt ans, j'en avais dix-huit et, comme tous les coups de foudre, le nôtre frappa à la vitesse de l'éclair. Nous nous rencontrâmes dans un café de la rue de Seine, aujourd'hui disparu, Chez Constant. Il buvait du cognac et m'apprit à jouer au 421.
[...]
Très vite, Bernard précipita les choses : il fallait quitter Paris, partir pour la Provence où son marchand de tableaux lui avait trouvé une maison, vivre ensemble.
[...]
Notre histoire aura duré huit ans. À la fois longues et brèves. [...] Des souvenirs, je n'en manque pas. Durant ces huit années nous ne nous sommes pas quittés un seul jour. La vie tournait autour du travail de Bernard. C'est là que j'ai fait mon apprentissage. Quoi qu'il me soit arrivé depuis, je n'ai jamais oublié cette jeunesse qui était la nôtre, cette ambition qui nous dévorait, cette inconscience qui nous permettait d'affronter tous les dangers, cette passion qui nous faisais vivre."

Extraits de Les jours s'en vont je demeure de Pierre Bergé

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1950 Jean Giono

"Jean Giono est né à Manosque en 1895, il y est mort en 1970. Sa vie devait se passer dans cette petite ville provençale, belle au jour de sa naissance, laide à celui de sa mort, défigurée par les municipalités qui se sont succédé.
[...]
Il écrivait toujours. Qu'aurait-il pu faire d'autre ? Chaque matin deux pages. Quoi qu'il arrive. Il trempait sa plume dans l'encrier comme il l'avait fait dans son enfance. Deux pages pleines d'une calligraphie serrée, élégante.
[...]
Puis commença la période dite stendhalienne. Il ne démentait pas. C'est alors que je le rencontrai, que j'habitai chez lui, qu'il me lut chaque matin les fameuses deux pages. Toutes chaudes. C'était Le hussard sur le toit.
[...]
À moi il avait écrit : "Tu es le seul que j'aime comme un fils et comme mon meilleur ami." Ce que je lui dois est indicible. Il fut mon mentor, mon ami, mon guide. Il m'a fait découvrir tant de choses, lire tant de livres! Son amitié fut tellement attentive pendant toutes ses années. S'il m'a accueilli avec tant de chaleur, c'est peut-être que je fus un des premiers, depuis la guerre, à venir le voir, comme autrefois vinrent tout ceux qui l'admiraient.
[...]
J'ai toujours su qu'il était un des grands écrivains de son temps. C'est pour cela que j'avais fait le voyage à Manosque. Maintenant, je sais qu'il est un de ceux qui franchiront l'épreuve du temps.

Dans le questionnaire de Proust, à la question "Comment aimeriez-vous mourir ?", il avait répondu : "Paisiblement." C'est ce qui lui arriva. La mort le rejoignit en plein sommeil, sans crier gare. D'Élise [sa femme] je reçus ces lignes:  "À sa mort Jean portait sur lui, dans le portefeuille qui ne le quittait pas, la dernière lettre que vous lui aviez écrite."

Il y a des mots dont on se remet mal."

Extraits de Les jours s'en vont je demeure de Pierre Bergé

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1952 Jean Cocteau

Jean Cocteau est né en 1899, la même année que la tour Eiffel. Un tableau de Romaine Brooks les represente tous les deux, jeunes, conquérants. Il a touché à tout, s'est occupé de tout et son empreinte dans le XXe siècle est considérable.
[...]
Au retour d'une promenade au cours de laquelle il n'avait cessé de parler, il me dit:  "Nous sommes comme deux vieux mandarins, nous nous sommes chuchoté à l'oreille des secrets que bientôt personne ne comprendra plus." J'ai feint de le croire et j'ai accepté cela comme un cadeau.
[...]
Lorsque le poète disparut [Edouard Dermit, qui partagea sa vie à partir de 1947] géra son œuvre avec compétence. Cette œuvre, il me la confia, peu avant de mourir, désireux d'écarter tous ceux qui auraient pu jouer un rôle. A-t-il eu raison ? Ce n'est pas à moi d'en juger. Le lien qui me relie à Cocteau depuis si longtemps se poursuit. Fil d'Ariane, il me guide souvent.
[...]
J'étais à Barcelone lorsque sa mort me transperça comme la foudre. Au téléphone on m'a dit : "Tu sais pour Cocteau ?" Je ne savais pas. Lorsque j'ai raccroché je me suis aperçu que j'étais en larmes."

Extraits de Les jours s'en vont je demeure de Pierre Bergé

Maison Jean Cocteau à Milly-la-Forêt : ouvert du mercredi au dimanche. Bénéficie du soutien très important du Conseil général de l'Essonne, du Conseil régional d'Île-de-France et de la mairie de Milly-la-Forêt.

www.jeancocteau.net

Michel de Brunhoff / Michel de Brunhoff

1953 Michel de Brunhoff

La mère d'Yves Saint Laurent, Lucienne, demande à un ami de la famille d'organiser une rencontre avec le directeur de Vogue, Michel de Brunhoff.

Celui-ci était alors l'ami et confident de Dior, Cocteau et Christian Bérard. Il était connu pour aider de jeunes artistes et aura une influence décisive sur Yves Saint Laurent. 

"Cher Monsieur, je m'excuse de ne pas vous avoir répondu plus tôt, mais j'ai préféré attendre les résultats de mon examen pour le faire. Comme je l'espérais, ils ont été pleinement satisfaisants, et je dois m'installer à Paris au début de l'automne. Mes projets sont peut-être trop vastes. Ainsi que Bérard, je voudrais m'intéresser à plusieurs choses qui, en réalité, n'en font qu'une : décor et costumes de théâtre, décoration, illustrations. D'autre part, je me sens extrêmement attiré par la mode. Le choix de ma carrière naîtra certainement d'une occasion dans l'une ou l'autre de mes possibilités. Quoi qu'il en soit, pensez-vous toujours que je doive commencer par la Chambre syndicale de la Couture ? Si vous pensiez autrement je serais heureux que vous me le disiez. Comme vous me l'aviez recommandé, je peins énormément mais je continue aussi à dessiner des maquettes de décors, de costumes ainsi que des modèles de robes que je vous enverrai bientôt. [...]"

Lettre de Yves Saint Laurent à Michel de Brunhoff, 1954

Anne-Marie Muñoz et Yves Saint Laurent chez Christian Dior, 1955, photo collection privée d'Anne-Marie Muñoz / Anne-Marie Muñoz and Yves Saint Laurent at the House of Christian Dior, 1955, Photo courtesy of Anne-Marie Muñoz

1955 Anne-Marie Muñoz

Yves Saint Laurent rencontre Anne-Marie Muñoz quand il commence à travailler chez Christian Dior. Elle devient une de ses meilleures amies. L'ambiance est joyeuse. Yves Saint Laurent : "Nous riions tout le temps. Notre studio était juste au-dessus du bureau de M. Dior. Il nous entendait et disait "Que faites-vous encore ? J'aimerais vous rejoindre !".

"Il pousse l'exigence jusqu'à ne rien exiger par l'autorité, mais à travers une complicité muette. C'est l'œil, c'est la main. Il n'y a pas d'abus. Pas de désir de pouvoir. Ca ne se passe pas en dispute, mais en exigences. On est ensemble. Le but c'est de réussir. Il y a toujours beaucoup d'humilité pour arriver au but."

Anne-Marie Muñoz

Christian Dior (assis) et Christian Bérard / Christian Dior (sitting) and Christian Bérard

1955 Christian Dior

Quand il embauche Yves Saint Laurent comme assistant modéliste, Dior est le plus célèbre couturier du monde. Il compte parmi ses clientes Ava Gardner, Marlène Dietrich, Margot Fonteyn... Excessivement timide, il porte toujours une blouse blanche dans son atelier. Il est très superstitieux et consulte des voyants avant de prendre des décisions importantes. Dans chacune de ses collections, il glisse un manteau "Grandville" et un modèle avec des muguets.

Alors que ses parents espéraient qu'il deviendrait diplomate après Sciences Po, il ouvre une galerie d'art en 1927, exposant des artistes comme Picasso, Braque, Cocteau, Max Jacob.

En 1931, le commerce de sa famille en Normandie fait faillite et il doit fermer sa galerie. Pendant quelques années, il vit des ventes aux enchères de sa collection d'art et vend des croquis de couture. C'est alors qu'il devient l'assistant de Robert Piguet.

Sous l'Occupation, il va vivre chez son père et sa tante dans une ferme à Caillan, dans le Var. Il travaille ensuite pour Lucien Lelong. Il retrouve Jacques Rouët, un ancien ami de Grandville, qui recherche un couturier pour démarrer une nouvelle ligne de vêtements pour une société qu'il gère et qui appartient à Marcel Boussac, le "Roi du coton". Celui-ci détient de nombreuses sociétés, dont le journal l'Aurore.

Broussac dote la maison de couture d'immenses moyens : 9 millions d'€ et 85 personnes, alors que Balmain par exemple ouvre sa maison avec seulement 90 000 €. Le premier défilé Dior s'intitule New Look, un retour à la Belle Époque, un événement après les dures années de guerre. Dior remet Paris au centre de la haute couture. Il innove en créant des accessoires et habille ainsi totalement les femmes. Certains des modèles, comme le tailleur Bobby, seront reproduits d'année en année.

Jacques Rouët impulse un souffle nouveau dans la gestion des maisons de couture et devient un modèle. Dior créé un précédent en demandant un pourcentage des ventes sur les bas, ce qui deviendra la norme.

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1956 Zizi Jeanmaire et Roland Petit

Leur première rencontre avec Yves Saint Laurent se déroule au Bal des Têtes, organisé par le Baron Rédé à l'hôtel Lambert. C'est le début d'une longue collaboration artistique.

"C’est Roland Petit qui a guidé mes premiers pas sur une scène de théâtre, lorsqu'il m'a demandé, en 1959, de dessiner les costumes d'un de ses plus beaux ballets : Cyrano de Bergerac.
Depuis, une collaboration fréquente n'a cessé de nous réunir. Cette collaboration a été passionnante. Elle nous a conduit du Music-hall à l'opéra, en passant par le tour de chant. C'est dire l'éclectisme extraordinaire de ses dons et de son talent, qui lui permet de créer un pas de deux d'une rigueur toute classique et de faire piaffer une rangée de "girls".
Roland Petit est un magicien qui nous étonne par ses innovations incessantes et son élégance."

Yves Saint Laurent

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1957 Diana Vreeland

Diana Vreeland, rédactrice en chef de Harper's Bazaar et de Vogue Magazine, a grandement influencé le monde de la mode des années 30 aux années 70. Elle est devenue conseillère auprès de l'Institut du Costume du Metropolitan Museum of Art de New York. En 1983, sous sa direction, Yves Saint Laurent est le premier couturier à avoir une exposition qui lui est dédiée de son vivant. Diana Vreeland était un personnage emblématique de la société new-yorkaise, connue pour son énergie, son goût et ses réparties pleines d'esprit:  "les jeans sont les plus belles choses depuis les gondoles", "le rose est le bleu marine de l'Inde"…

"Vous ne pourrez jamais décrire ce qu'est l'allure, c'est comme l'odeur d'un parfum. Mais si vous voulez savoir un peu ce qui contribue à l'allure d'Yves, je pourrais commencer par vous dire à quoi il ressemblait la première fois que nous nous sommes vus, parce que – c'est très important – il n'a pas changé. C'était avant le triomphe de la collection Trapèze et j'étais toujours chez Harper's Bazaar. Il travaillait alors chez Dior. Je l'ai vu à son hôtel à New York. Un garçon mince, mince, dans un costume tout aussi mince. Il était tellement jeune ! et pas vraiment de notre monde. [...] Il m'a tout de suite donné l'impression d'une personne avec une force et une détermination énormes et d'un homme très secret."

Diana Vreeland

Pierre Bergé et Françoise Sagan, 1958 / Pierre Bergé and Françoise Sagan, 1958

1958 Francoise Sagan

"Je savais de lui qu'il était volontaire, timide, secret et bourré de talents. J'ai appris en plus qu'il était lucide, passionné, intransigeant et généreux. Ce ne sont pas de minces découvertes à faire toutes ensembles d'un seul coup, en deux heures, un dimanche après-midi... Mais elles sont bien réjouissantes, rassurantes, tout autant que rarissimes."

Françoise Sagan

Françoise Sagan est déjà auréolée du succès de ses trois premiers romans lorsqu'Yves et elle se rencontrent. Elle n'a qu'un an de plus que lui et plus tard le poussera à publier sa bande dessinée, la Vilaine Lulu.

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1961 Rudolf Noureev

"Rudolf était solaire, c'est-à-dire qu'il rayonnait. Sa beauté coupait le souffle et affirmer qu'il fut le plus grand danseur de son temps est au-dessous de la vérité. Il fut la danse, comme Callas fut le chant.
[...]
A l'Opéra de Paris, La bayadère fut le dernier ballet qu'il chorégraphia. Incapable de tenir debout, c'est assis dans un fauteuil, coiffé d'un bonnet de laine, qu'il reçut les acclamations d'une salle en délire, étranglée par l'émotion, qui devinait que sa fin était proche. Il ne put rester longtemps au souper qui suivit. Le chemin fut long pour regagner sa voiture. Je l'aidai à s'asseoir. Nous nous embrassâmes. A travers la vitre, il me fit un signe de la main et partit à tout jamais."

Extraits de Les jours s'en vont je demeure de Pierre Bergé

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 1961 J. Mack Robinson

Dans les années 60, Mack Robinson possède une société d'assurance en Suisse. Son directeur général est à la recherche d'opportunités d'investissements financiers. Un jour, M. Robinson, reçoit un appel l'informant qu'Yves Saint Laurent, le jeune prodige de Dior, voulait démarrer sa maison de couture. M. Robinson rencontre alors Yves Saint Laurent, et d'autres personnes du monde de la mode, et décide d'investir et de le financer.
Ne voulant pas mettre en danger sa société d'assurance, J. Mack Robinson investit personnellement dans l'affaire. Pensant que le public n'accepterait pas qu'une maison de couture soit financée par un Américain, il garde cela secret. Pendant 2 ans, seuls quelques personnes savent... Mais suite au succès de la maison de couture, la presse finit par le découvrir.

Sa famille et d'autres affaires se trouvant à Atlanta, États-Unis, M. Robinson est devenu un voyageur international. "Pendant 4 ans, j'étais à Paris au moins 90 jours par an et les vols décollaient de New York City", se souvient-il. Dès 1966, la maison Yves Saint Laurent est devenue trop importante pour se contenter de ses courts séjours. Ne voulant pas déménager avec sa famille à Paris, il finit par prendre une décision très difficile, vendre ses parts pour 1 million de dollars. Il est toujours très fier de sa participation à cette aventure et garde un très bon contact avec Yves Saint Laurent.

"Yves est un véritable génie, et l'un des plus grands créateurs du monde, et je regrette d'avoir du vendre ma participation", déclare-t-il. "Mais j'aurais dû passer plus de temps à Paris et je ne voulais pas être loin de ma famille."

J. Mack Robinson

Céline et le chat Bébert / Céline and his cat, Bébert

Louis-Ferdinand Céline

"La lecture du Voyage m'avait terrassé lorsque j'avais quinze ans. J'ai découvert ce qu'était l'écriture, comment on pouvait tordre les mots, faire jaillir des images, des épithètes et cracher à la face du monde. À cette époque, je ne savais rien de Céline, de sa vie, de son comportement pendant la guerre. L'antisémitisme m'était inconnu.
[...]
Lorsque Céline revient en France, j'avais, bien sûr tout appris, mais mon admiration pour l'écrivain était restée la même. Aussi, lorsqu'on m'offrit de le rencontrer, je ne pouvais qu'accepter avec joie.
[...]
Ne nous y trompons pas : en me rendant chez Louis Ferdinand Céline, j'allais à la rencontre d'un des plus grands écrivains français, pas à celle d'un saint. Et je ne fus pas déçu !
[...]
Je le regardais, étonné de son allure négligée, presque sale, alors qu'il avait écrit sa thèse sur Semmelweis, l'homme de l'aseptisation. Je n'ai rien noté de cette conversation. Aujourd'hui je le regrette."

Extraits de Les jours s'en vont je demeure de Pierre Bergé



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